



Faites rhizome ! Soyez des multiplicités !
Cela résonne étrangement juste lorsque l’on observe le mycélium. Sous la surface du sol, le champignon n’est pas un individu mais un réseau : une multitude de filaments, les hyphes, qui se ramifient, se croisent, fusionnent, se séparent. Le mycélium ne commence ni ne finit vraiment ; il explore, relie, occupe. Il est une pensée étendue dans la matière, une intelligence sans centre, faite de connexions plutôt que de hiérarchies.
Le mycélium est avant tout un flux solidifié. Il capte le carbone venu des plantes, l’azote du sol, le phosphore des minéraux, et les redistribue le long de ses filaments. À l’intérieur des hyphes circulent des sucres, des acides aminés, des lipides, mais aussi des signaux chimiques, des messages de stress ou d’abondance. Rien n’y est stocké durablement : tout est en mouvement, tout est partagé. Le mycélium transforme le sol en espace de circulation, en paysage vivant.
C’est dans ce réseau que les nématodes entrent en jeu. Les nématodes fongivores suivent les hyphes comme des chemins lumineux, les broutent, les percent, en aspirent le contenu. Ce faisant, ils fragmentent le mycélium, mais ils le stimulent aussi : chaque blessure peut déclencher de nouvelles ramifications. Les nématodes deviennent alors des agents du rhizome, non pas ses ennemis, mais ses sculpteurs. En digérant le mycélium, ils libèrent des nutriments sous des formes mobiles, remettant en circulation ce qui risquait de se figer.
Mais le lien va plus loin. Les nématodes utilisent physiquement le mycélium comme une infrastructure : les films d’eau autour des hyphes leur permettent de se déplacer dans des sols autrement inaccessibles. Certains transportent même des bactéries le long des réseaux fongiques, créant des alliances improbables. Le mycélium devient alors une autoroute biologique, et le nématode un messager, un vecteur, un relais entre mondes microscopiques.
Le sol devient rhizome au sens plein : un enchevêtrement de vies, de flux et de devenirs. Le mycélium tisse, les nématodes circulent, mangent, relâchent, déplacent. Aucune entité ne domine, aucune n’est autonome. Ensemble, ils incarnent l’idée deleuzienne d’une multiplicité vivante, où l’existence n’est pas une ligne droite mais un réseau en perpétuelle transformation. Faire rhizome, ici, ce n’est pas une métaphore : c’est une manière très concrète de faire monde dans le sol.